Cher Jean,
Il m'est impossible de parler de toi sans commencer par évoquer ton caractère. Car te connaître n'est pas très simple, et il faut bien avouer que tu détonnes beaucoup dans le milieu de la Formule 1. Alors qu'on attend de plus en plus des pilotes qu'ils soient réfléchis, calmes, et qu'ils taisent les problèmes qui les accablent, toi tu es le plus impulsif que je connaisse.
Si tu te montres parfois entier devant les caméras de télévision, il faut bien dire que de l'intérieur de l'équipe, c'est infiniement pire. Un jour tu es capable de te montrer le plus gentil de tous, et le lendemain de jeter ton casque à travers le motorhome. Un jour de pleurer tes misères, et le lendemain de paraître le plus heureux des hommes.
C'est ce qui fait ton charme. Car pour réussir en Formule 1, il faut charmer sans cesse. Ici pour convaincre un ingénieur, là pour obtenir tel ou tel privilège. Toi tu charmes les gens par ta personnalité entière, ton caractère presque anachronique par rapport au monde aseptisé de la Formule 1 acuelle.
Mais je t'ai surtout apprécié en tant que coéquipier en 1991. Pendant toute cette année vécue ensemble, tu m'as semblé fragile malgré ton apparence extérieure, et j'ai eu envie de te protéger face aux problèmes que doit surmonter un pilote Ferrari.
Et tu sais bien : chez Ferrari, ils sont passés maîtres dans l'art de dresser leurs pilotes l'un contre l'autre - Ils pensent toujours en retirer tel ou tel avantage. Avec toi, ça n'a pas marché. Nous sommes restés très soudés pendant cette saison. C'était génial de voir combien nous nous sommes serrés les coudes face à l'adversité.
Tu as été un coéquipier idéal pendant toute cette période. Nous nous sommes d'ailleurs bien amusés en dehors des courses. Voire même pendant les essais. Tu te souviens de notre petit jeu? Tu t'es tellement moqué de mon nez que chaque fois que j'étais devant toi en qualifs, je te le montrais en descendant de voiture. C'était inoffensif mais ça nous faisait rigoler, et ça détendait l'atmosphère.
Depuis, tu as vécu bien d'autres aventures chez Ferrari. Et je me contente d'essayer de te conseiller dans tes choix de carrière. Tout en sachant que tu es quelqu'un d'impossible à orienter. tu écoutes, mais ensuite tu n'en fais qu'à ta tête. Par impulsion, tu es capable du pire comme du meilleur. Mais je ne puis que te souhaiter de toujours rester ainsi. Car mon cher Jean, c'est encore une fois cela qui fait tout ton charme...
Alain Prost.