La réussite d'Alain Prost donnait du sport automobile français une vue trompeuse. Derrière lui, n'étais-ce pas le vide? Les siennes exceptées, les dernières victoires françaises en F1 dataient cruellement; il fallait remonter à 1983 pour trouver les noms de René Arnoux et Patrick Tambay (alors chez Ferrari), voire à 1981 pour une victoire cent pour cent tricolore (Laffite sur Ligier-Matra). Depuis, il y avait Prost - Et rien que lui. Il occupait une position éminente mais exclusive.
Le situation prenait une tournure préoccupante quand émergea Jean Alesi. On gardait en mémoire ses impressionnats débuts en F1 au Grand Prix de France 1989. Il fit mieux - bien mieux - à Phoenix l'année suivante. En tenant, au volant d'une modeste Tyrrell, la dragée haute à Ayrton Senna et à sa redoutable McLaren-Honda.
Le fougueux avignonnais affichait de la mauvaise humeur depuis qu'il s'était levé. "Non, ça ne va pas!" répondant-il à ceux qui, émoustillés par sa place en deuxième ligne, s'inquiétaient de sa bonne forme. Simple subterfuge destiné à affûter sa motivation.
Son départ fut foudroyant. Il jaillit au niveau de Berger qui, pour ses débuts chez McLaren, s'était qualifié en pole position (Senna était en troisième ligne). La meute à leur trousse, ils affrontèrent côte-à-côte le premier freinage: à qui freinerait le plus tard, Alesi se montra le meilleur! Berger fut impuissant quand la forme bleu et blanc de la Tyrrell s'imposa à ses côtés.
Ca n'était pas un coup de bluff. Alesi adopta un rythme si sév&ère que Berger fut incapable de la suivre. Après sept tours, l'avignonnais comptait cinq secondes d'avance sur les McLaren-Honda. Dans le sillage de son nouvel équipier, Senna venait de s'affranchir d'un étonnant De Cesaris quand la chance lui vint en aide. Ou plus exactement la maladresse de Berger, dont les longues jambes étaient à l'étroit dans sa nouvelle F1: dans une freinage, Gerhard se prit les pieds dans le tapis. Expédié contre un matelas de pneus, il ouvrit involontairement le passage à son équipier : Senna était deuxième.
Alesi lui résista dix tours en maintenant l'écart à plus de sept secondes. Avant de progressivement lâcher prise. La jonction entre le débutant français et le champion du monde s'effecta au 25ème passage.
L'attaque pour la prise du pouvoir ne paraissait pas aisée pour autant. Senna ne la porta qu'après huit tours d'observation. Il choisit l'extrémité de la ligne droite. Où Alesi ne tenta pas d'obstruer le passage en freinant à l'intérieur. Il laissa le passage ouvert, mais Senna n'eut cependant pas la partie facile, le français ayant freiné au tout dernier carat. La McLaren vira en tête, mais le temps que Senna la stabilise, Alesi s'était déjà reglissé devant elle. Son culot était enthousiasmant. Il lui permit de boucler un tour de plus en tête. Mais au suivant il s'inclinait enfin, Senna ayant mieux déployé son offensive. Alesi ne termina pas loin derrière lui: deuxième avec 45 secondes d'avance sur la Williams-Renault de Boutsen. L'équipe anglo-française lui fit une proposition pour l'enrôler en 1991. Quelques mois plus tard, en septembre, Ferrari allait cependant avoir le dernier mot.
Johnny Rives.