Gerhard Berger n'avait pas l'air content lorsqu'il aborda Ken Tyrrell. Habitué à plaisanter de tout, pourquoi avait-il perdu son sourire? "Tu dois calmer ton nouveau pilote! Qu'il prenne ses propres risques, je m'en fiche. A condition qu'il n'en fasse pas courir aux autres." Quand l'autrichien se fut éloigné, "Oncle Ken" ne put masquer son sourire : une fois encore, il venait de mettre le doigt sur une petite merveille. Grâce à Eddie Jordan.
Propriétaire d'une écurie de F3000, cet irlandais fureteur et malin avait appris quelques jour plus tôt qu'un différent oppasait Tyrrell à son pilote Alboreto. L'italien était lié par contrat à Marlboro et à partir du Grand Prix de France, les Tyrrell allaient arborer les couleurs de Camel. Faute d'amener un appui équivalent, Alboreto se retrouvait à pied. Mais par qui le remplacer?
C'est là qu'intervint Jordan. "J'ai quelqu'un pour toi, il va vite. C'est un français. "C'est ainsi que le mardi 4 juillet 1989, Jean Alesi signa son premier contrat de F1. Pour un seul Grand Prix : celui de France, qui avait lieu à 100km à peine de sa bonne ville d'Avignon. Sur le circuit Paul Ricard où il avait déjà gagné deux fois en F3.
Vendredi 7, pour la première fois de sa vie, Alesi pilotait une F1 : la Tyrrell 018 dont le moteur Ford-Cosworth "client" limitait les ambitions face aux puissants Honda, Renault et Ferrari d'usine. "Familiarises-toi avec la voiture. Si tu ne te qualifies pas, ça n'est pas grâve", lui avait dit Tyrrell pour le mettre à l'aise. Alesi boucla 29 tours lors de sa toute première séance d'essais en F1, soit quelques 110km. Et il signa le septième temps sur 30 participants - le meilleur des moteurs Cosworth avec plus d'une seconde d'avance sur le pilote de l'autre Tyrrell, Jonathan Palmer!
L'intervention de Berger se produisit le lendemain. Tentant de se frayer un passage dans le traffic, Alesi se glissa entre deux adversaires à l'entrée d'une courbe périlleuse (Le Beausset). Non sans frôler leurs roues. "Il a quand même fallu que je lève un peu", expliqua-t-il pour justifier sa performance en baisse : il ne se qualifia "que" seizième sur la grille. C'est vrai qu'un autre débutant provançal, Eric Bernard, était quinzième.
Alesi remit les pendules à l'heure au cours du Grand Prix. Après avoir suivi son équipier Palmer pendant 18 tours, il décida de jouer ses propres chances. Passer l'anglais le fit accéder à la septième place. Jusqu'à se retrouver...deuxième! Entre le 44ème et le 48ème tour - où il changea enfin de pneus - Alesi était précédé par le seul Prost. Le public était émerveillé, c'était la gloire!
Son arrêt lui coûta du temps. Mais pas assez pour l'empêcher de terminer en quatrième position. "Je n'avais pas fait aussi bien", déclara également Prost en référence à sa sixième place au Grand Prix d'Argentine 1980, le jour de ses débuts.
Et Alesi, lui, que disait-il? "Quand j'ai lu P2 sur mon panneau, je n'y croyais pas! A partir de là, j'ai conduit plus décontracté. Je me suis appliqué à utiliser toute la piste en retouchant mes trajectoires en fonction de l'évolution de l'adhérence avec les dépôts de gomme sur l'asphalte."
Tyrrell n'avait plus à hésiter: il engagea Jean Alesi sans attendre qu'il ait décroché le titre de champion de F3000.
Johnny Rives.