Les Tifosis en otage !
L'arrivée de Schumacher à Maranello ne fait pas que des heureux. A l'inévitable déception ressentie par Benetton et Alesi s'ajoute le malaise des tifosi pour lesquels l'Avignonnais alimente une passion sans bornes. Grâce à lui, Briatore donnera une nouvelle orientation à son ambition secrète.
On les imaginait définitivement faits l'un pour l'autre. Et le Président Montezemolo ne nous contredisait pas. Sa passion pour Ferrari dépassait largement le simple cadre d'une collaboration professionnelle. Sur la piste comme à la ville, Jean ne vivait que pour la Scuderia. Il parlait d'elle comme d'une famille, se voyait en rouge jusqu'à l'heure de la retraite. Des coups de colère ? Bien sûr, quel couple n'en connaît pas ? Signe de bonne santé. Avec sa générosité de coeur et ses mots simples, Jean avait réussi à donner à cette équipe au comportement très complexe et parfois inattendu une image finalement sentimentale.
Avec son sang Sicilien et son goût pour la franchise, il avait su lui redonner ces sentiments, cette personnalité que trop de restructurations successives avaient transformé en puzzle dénaturé. Chez Ferrari, Jean Alesi n'était pas qu'un pilote de course, il était son ambassadeur. Celui que l'on envoyait au feu quand les choses étaient délicates, lorsqu'il fallait délivrer un message "bien senti". Avec Jean, le lien tifosi s'était resseré comme rarement. En fait, on les croyait unis pour le meilleur et le pire. Le meilleur ? On le vit à Montréal avec cette victoire, célébrée à la manière d'un titre mondial, qui en appelait évidemment d'autres, et qui allait faire d'Alesi un pilote enfin serein et libéré.
Amnésie
Le pire ? IL survint quelques heures après cette fête canadienne. Lorsque le Président Montezemolo fit clairement comprendre à Jean que leurs trajectoires allaient peut-être diverger. Que les plus belles histoires d'amour aient un fin n'est pas une nouveauté. C'est même leur dû. Mais sans doute aurait-il apprécié une démarche différente, humainement plus acceptable. Un brin de considération pour services rendus à la "Patrie de Maranello" plutôt qu'un glacial communiqué annonçant la signature d'un contrat de collaboration avec le pilote Michael Schumacher pour les années 1996 et 97.
"L'heure n'est pas aux remerciements, souligne-t-on en Italie. Il reste sept Grand Prix à disputer." Certes, et Jean donnera encore le maximum de lui-même. Pour sa propre ambition autant que pour remercier ceux qui, un temps, lui accordèrent pleine confiance. Mais dès lors qu'un arrangement Ferrari-Benetton avait permis l'annonce quasi-conjointe du croisement Schumacher-Alesi, un petit signe de la main n'aurait pas déplu. Bizarrement, Ferrari s'est toujours fait un point d'honneur à entourer ses pilotes de mille précautions, de les materner. Evidemment dans son propre intérêt. Bizarrement, elle a rarement réussi ses séparations. Comme si l'arrivée d'un nouveau pilote lui effaçait toute mémoire, tout sentiment envers lui. Sensibilité à fleur de peau, Alesi n'a pas apprécié. Mais il n'en perd pas pour autant ce que la Scuderia lui a apporté. La notoriété et un statut social que la vie ne lui promettait pas.
Jusqu'au bout Alesi a cru que son engagement, sa hargne et son talent y suffiraient. Malheureusement le vent a tourné. On ne lutte pas contre celui auquel tout réussit, encore moins contrte ceux qui sont prêts à tout mettre pour se l'accaparer. On ne lutte pas davantage contre les aléas de la technique. La défonce sur la piste ne compense pas les imperfections d'un bureau d'études. Depuis le GP de France il est évident que la 412 T 2, la meilleure machine qu'il ait possédée depuis son arrivée chez Ferrari, n'a pas évolué au rythme de ses concurrentes.
Evident que son coeur, le V12, a subi trop de revers en matière de fiabilité. Distribution pneumatique fragilisée, bougie baladeuse....ses débuts de course électrisants ne servirent à rien. Pas plus que cette diabolique énergie déployée en essais. Au contraire.
De tête-à-queue en sortie de piste, ses prouesses mal conclues devinrent preuves d'un inconfort moral, d'un malaise, d'une faiblesse à supporter la pression.
Les plus et les moins
Du jour où l'attitude de Maranello lui fit penser que le ressort ne se remonterait plus, Jean Alesi se mit délibérément sur le marché. Les opportunités ne manquaient pas. Mc Laren, Williams et Benetton. Techniquement, son choix se résumait aux deux équipes motorisées Renault. Avec une priorité pour Benetton. Les raisons ne manquaient pas. D'une part l'amitié réunissant Flavio Briatore et Alesi confine à la complicité. D'une autre Benetton fut la plus prompte à réagir. Restait néanmoins à peser les pour et les contre des deux propositions. "Je ne choisirai pas ma prochaine écurie sur un coup de coeur, nous avait prévenus Jean. Mais devant une feuille blanche, avec deux colonnes. Les plus et les moins !" En vrac, la feuille Williams faisait état d'une machine sensiblement plus performante, d'un salaire moins généreux, d'une ambiance de travail typiquement anglo-saxonne et d'une politique d'écurie ne favorisant aucun des deux pilotes. Pas forcément source de problèmes mais Jean voulait avoir le coeur net quant aux intentions de Frank Williams. Viser le titre mondial sous-entend certains choix.
Côté Benetton, Briatore n'avait rien négligé. Histoire de ne froisser aucune susceptibilité, le contrat n'évoque pas le statut de vrai N°1 mais Jean a obtenu noir sur blanc le maintien intégral de l'équipe technique de Schumacher à ses côtés. En fait, dès lors que Briatore avait acquis la certitude de perdre Schumacher, il se devait de tout tenter pour concrétiser la collaboration avec Alesi. Piloté généreux, talentueux mais aussi Français et disposant d'une excellente image auprès de Renault. Déçu de ne pas avoir pu retenir l'étoile Allemande, il ne pouvait pas ne pas satisfaire son motoriste, quelle qu'en soit la manière. Mais en engageant Alesi, Briatore s'est offert un autre luxe que celui d'un pilote qu'il considère lui-même comme étant le "meilleur après Schumacher". IL s'est offert un outil multi-usages.
Il faut savoir que l'Italie vit au rythme d'une autre confrontation que celle engendrée par le sport. Là-bas, l'accession de la jeune et dynamique équipe Benetton au rang de top-team a provoqué une situation conflictuelle à d'autres niveaux. Qui, à travers deux écuries, opposent en réalité deux empires industriels et économiques. Fiat à Benetton. Les familles Agnelli et Benetton. Un groupe industriel pur et dur à celui qui fut un "marchand de tricots" aujourd'hui devenu toile d'araignée dont l'appétit féroce déborde largement de la péninsule. Désormais, la "guéguerre" purement Formule 1 s'est transformée en affaire d'honneur. Une écurie Benetton venue d'on ne sait où, qui a grandi on se sait comment, qui écrase ce sport et ses médias sans le moindre complexe, face à la référence historique....En engageant Alesi, Briatore ne s'y est pas trompé. Certes, il a perdu un pilote au sujet duquel il est difficile de savoir la vérité. Est-ce Schumacher qui a construi Benetton où l'inverse ? Peu importe, la mayonnaise avait pris et la machine ronronnait à merveille. Dans sa réussite éblouissante et ses certitudes Briatore n'a pas réussi à conserver sa star. Doit-il pour autant s'avouer vaincu ? Non. Il a déplacé le jeu sur un autre terrain.
Un capital sympathie
Avec Jean Alesi, Briatore veut réussir ce que Ferrari a raté. Et réussir quelque chose que Ferrari ne réussira peut-être pas avec Schumacher. Avec Alesi, Briatore a voulu donner à l'esprit et aux méthodes de travail anglais de son équipe une nouvelle coloration latine. Avec Alesi, Briatore a délibérément choisi d'attaquer la Scuderia sur son propre terrain, celui des tifosi. Déjà ils sont des milliers à avoir manifesté leur désapprobation face à l'arrivée de Schumacher à Maranello. Déjà, Briatore mise sur une nette réévaluation du capital sympathie-notoriété de son écurie qui n'en avait pourtant guère besoin. Déjà, son impressionnant département prese-marketing planche sur les plus prestigieuses opérations de communication.
Et puis, devons-nous oublier que l'une des sources principales de ses revenus de sponsoring est Japonaise ? Kumiko-Jean, un argument supplémentaire à ne pas négliger. Avec l'humour qui le caractérise, Briatore aime répéter qu'il ressent le plus grand mal à distinguer l'avant de l'arrière d'une monoplace de F1 mais il n'ignore rien du fonctionnement de cette discipline, de ce qui plaît aux tifosi, de ce qui anime ses journalistes. De ce qui fait le succès ou l'échec d'une couple pilote-écurie. Aujourd'hui, il est persuadé que l'édifice restant à construire avec Renault et Jean Alesi vaudra largement celui que Ferrari monte avec Schumacher. "Même si je dois un jour couper le cordon ombilical qui me lie à Maranello, je ne serai pas orphelin", nous avait prédit Alesi. Schumacher amènera à Ferrari la seconde au tour qui lui manque. Le Français recevra chez Benetton l'affection et la confiance qui lui faisaient peut-être défaut ces derniers temps. Pouvions-nous rêver plus belle confrontation ?
Patrick Camus.