Devinez quels meilleurs voeux Jean Alesi vient de se souhaiter ? Que cette nouvelle année, sa 4e chez Ferrari, soit un peu plus conforme à ses ambitions. Et aux moyens du mythe pour lequel il vit.
Toute sa carrière durant il dût lutter. D'abord mériter sa place en F1. Ensuite ne pas rougir face à Prost. Puis résister à l'amalgame que l'Italie aurait pu faire entre Capelli et Ferrari. Lorsque l'Italien s'écroula, Jean dût assumer seul la survie morale de la Scuderia et l'intérêt des Tifosi. En 93, le danger fut plus précis : Berger. Durant trois ans, Alesi a vécu la peur de déplaire. Une situation que sa passion et sa générosité lui ont permis d'assurer. De quoi forgé un caractère déjà bien trempé. Aujourd'hui, nouvelle étape. Jean Alesi est seul à représenter la France dans la course au titre mondial. Et l'Italie aussi, dit-on de l'autre côté des Alpes. Que de responsabilités !
AH : Avant de laisser libre cours à l'optimisme qui te dévore à l'aube de cette nouvelle année, peux-tu nous confier ce que tu retiens de la saison écoulée ?
Jean : Très honnêtement, rien de bien sensationnel. Ce que je veux garder par-dessus tout en mémoire, c'est l'aspect politique de la saison que j'ai vécue chez Ferrari. La prise de conscience de Montezemolo, la manière dont Jean Todt s'est attaqué aux problèmes, la rapidité et l'efficacité dont ceux-ci ont été résolus. Ce dont je me souviendrai longtemps est l'espoir que la touche finale portée à la mise en place du "plan Montezemolo" a donné à l'équipe. A tous les niveaux. Pour le reste...
AH : Pas de bilan sportif ?
Jean : Dès le GP d'Europe, le troisième de la saison, nous nous étions aperçus que nous disposions d'une voiture qui ne nous permettrait pas de nous battre pour la victoire. Puis la situation a empiré lorsque nous avons vu les ingénieurs passer de suspensions en suspensions sans aucune répercussion positive sur les résultats. Là, je me suis dit que la saison était foutue pour de bon. Que faire ? Penser à 94 ! D'accord. Si la technique d'une année est mauvaise, on se dit toujours qu'elle sera meilleure l'année d'après. Mais à condition de voir que les choses non techniques bougent, évoluent dans le bon sens. A condition de constater que les gens prennent conscience de leurs responsabilités. Si tu vois que rien ne se produit, la déception prend des proportions inquiétantes. Graves. D'autant que j'étais en fin de contrat. Je me sentais prêt à partir. Puis Todt est arrivé. Ce qui a tout changé. Dans ma tête et dans l'écurie !
AH : Un seul être manquait-il ?
Jean : Il faut le croire ! De révolution en bouleversement, la seule chose qui n'avait pas changé, car jamais remise en question, était l'organisation de la Scuderia. Parce que les précédents dirigeants de Ferrari n'y attachaient aucune importance. Pour eux, la F1 n'était pas affaire de "politique". Un bon moteur, un bon châssis, un bon budget et deux pilotes suffisamment rapides devaient faire l'affaire. Pour une fois, un patron a compris qu'une équipe aussi importante que celle-ci ne pouvait fonctionner seule, à la manière d'une administration. Une écurie de F1 n'est plus une poignée d'hommes que l'on guide de façon plus ou moins paternaliste. Le système a changé. Il n'y a qu'à voir comment fonctionne Mclaren, Williams ou Benetton pour s'en rendre compte. Et encore ces exemples ne reflètent-ils pas exactement la vérité dans la mesure où ce sont des équipes relativement jeunes. Contrairement à la Scuderia, qui est un monument ancien, avec ses habitudes, ses traditions, son train-train, son confort. Une équipe de F1 est une entreprise comme une autre, avec ses règles, ses principes, son budget, ses responsabilités. L'expérience ne suffit pas, au contraire. Compter uniquement sur elle pour sortir de l'impasse est une erreur. Il fallait donc une nouvelle gestion. Un électro-choc. Pour cela nommer un nouveau directeur sportif n'aurait pas suffit. Il fallait quelque chose de plus fort, de plus radical. Un patron de terrain. Jean Todt est de ceux-là. Sa politique est la bonne puisque les résulats de fin de saison 93 ont progressé bien qu'il n'ait joué qu'avec les moyens du bord.
AH : Le fait d'avoir suivi point par point cette énième toilettage t'a donc permis d'oublier le manque de réusssite ?
Jean : Bien sûr, sinon la situation serait devenue très rapidement invivable ! Certes, 93 m'a offert quelques satisfactions. Monaco, Monza, qui m'ont bien aidé, mais je ne suis pas encore assez vieux, philosophe ou blasé pour me contenter du peu que les courses m'apportaient. Un sportif ne peut pas faire la croix sur une saison après quelques épreuves , s'il n'obtient pas la garantie certaine d'un meilleur avenir.
AH : 93 t'a donc apporté la certitude d'une année 94 compétitive, uniquement par cet aspect politique, par la prise en mains de Todt ?
Jean : Oui, car c'est d'elle que découlera le reste. 93 m'a apporté autre chose : j'ai gagné en fiabilité. Plus de tête à queue, plus de sortie de piste...
AH : Sauf au Japon, en qualifications !
Jean : Ah oui ! Là, j'ai pété les plombs ! Douze tours couverts en deux jours d'essais et une course, tu parles d'un week-end ! Dès lors que les problèmes se succèdent, la pression monte et si tu te retrouves dans une machine imparfaitement réglée, les pièges se multiplient. En plus, ce jour-là, les commissaires m'enlèvent un super chrono, soi-disant parce que la piste était neutralisée par un accident. J'ai vu rouge. Je suis remonté dans la voiture très en colère et je suis sorti à mon tour....L'erreur de l'année. A part celle-là, je ne suis jamais allé à la faute.
AH : Est-ce dire que l'impatient, le bouillant Alesi est en train de prendre de la bouteille ?
Jean : Peut-être. Mais il reste toujours quelque chose d'Alesi tel qu'on l'a connu. Surtout au volant. Mais en dehors aussi..par exemple lorsqu'il s'agit de motiver l'équipe. Je ne peux tout de même pas changer mon caractère ! Il est fait de passion, de motivation, d'ambition, de joie de piloter. Pour un pilote de F1, je pense qu'il s'agit de critères indispensables.
AH : Justement, Jean Todt nous a avoué que le Cheval cabré tatoué sur ton nombril avait parfois tendance à t'aveugler....
Jean : Il n'a pas tort. J'aime tellement cette équipe, je suis si sensible à son histoire que je suis choqué, enragé de voir ce qui se passe. De participer, bien involontairement, à ce manque de résultats. De lire et t'entendre toutes ces critiques dont elle est innondée depuis des mois. Il n efaut pas oublier que j'ai toujours vibré pour Ferrari, depuis tout gamin. C'était un mythe. Pour moi, la compétition automobile ne pouvait exister qu'à travers Ferrari. Mon père raconte souvent une anecdote. C'éatit sur un course de côte, où l'un de ses amis courait. "Tu as gagné ?" lui demandais-je. "Non, j'ai fait 3ième". "Mais pourquoi ? Ta voiture est pourtant rouge ! Tu aurais du gagner ! " Pour moi toute Ferarri devait être rouge et devant les autres ! Il faut imaginer à quel point être pilote officiel chez Ferrari peut représenter quelque chose d'extraordinaire pour moi. A l'inverse, vivre depuis trois ans ce manque de résultats me rend malade, car je prends tout à coeur, par amour, par passion. Certaines explications à ces contre-performances peuvent me satisfaire, à moitié, mais constater des évidences me mettent hors de moi. Si l'on ajoute à cela la médiatisation faite autour de la vie de Ferrari, il est clair que mes réactions prennent parfois des proportions importantes. Depuis mon arrivée à Maranello, j'ai malgré tout évolué. J'ai appris à serrer les dents, à garder pour moi ou pour mes supérieurs certaines réflexions; mais il est évident que les choses ne vont pas encore comme je le voudrais.
AH : Quand iront-elles dans le bon sens ?
Jean : Je me sentirai bien quand les résultats seront au rendez-vous.
AH : Cette première victoire que tu attends encore ?
Jean : Je l'attends depuis si longtemps et j'ai tellement faim de réussite que cette victoire ne me calmerait pas ! Je crois que je reporterais ma rage sur la seconde, puis sur la troisième et ainsi de suite.
AH : Cette passion pour Ferrari ne te pousse-t-elle pas à aller plus loin que ce qui est souhaitable ? A en faire toujours plus ?
Jean : Peut-être , mais tout le monde y trouve son compte. Personne ne me critique le jour où je termine 3è alors que le potentiel de la voiture ne le permet théoriquement pas . A part les risques que je prends personnellement , je ne vois pas ce qui est répréhensible.
AH : Risques inconsidérés ?
Jean : Derrière un volant, dans le feu de l'action , on ne peut jamais juger. Tour après tour, on essaietoujours de grignoter quelques chose. Un mètre au freinage, quelques centimètres par-ci, une poignée de centièmes par-là...C'est après coup que l'on sait si l'on a pris ou non certains risques un peu fous. Quand Luca Montezemolo vient vers moi pour me demander de faire attention, ou lorsque je me repasse la vidéo d'une course..
AH : Et alors ?
Jean : Eh bien ! Je ne regarde pratiqueemnt plus un enregistrement de course.
AH : Lors du GP d'Italie, après un tour de qualifications d'anthologie, tu nous dis que les tifosi n'aimaient pas voir un Ferrari signer le 3è temps sans quelques preuves concrètes. Un freinage limite, une roue bloquée, une bordure escamotée, un petit survirage à l'accélération...Pas de pilotage sans spectacle ? Pour qui cours-tu ? Pour Ferrari, pour toi ou pour le public ?
Jean : Généralement, et à Monza plus que partout ailleurs, je vis la course comme un passionné. Cette notion implique un amour inconditionnel du métier que l'on pratique. Pour l'aimer de l'intérieur, il faut aussi l'aimer de l'extérieur. Dès lors, derrière mon volant, je pense aussi à ceux qui sont sur les gradins. Ils sont venus voir des Ferrari compétitives se battre contre des Mc Laren, des Williams, des Benetton. Admettraient-ils que l'on donne l'impression de subir la loi des plus forts sans réagir ? Non. Alors je me bats et je leur montre. Peut-on signer un bon temps en apssant à un mètre d'une bordure ou en freinant à vingt mètres de la limite ? Non, à moins de posséder un emachine très supérieure aux autres. Et encore. Un pilote essaiera toujours d'aller plus loin.
AH : Es-tu pilote ou "tifoso" de Ferrari ?
Jean : Les deux. Disons que je suis un tifosi privilégié dans la mesure où j'ai la chance de vivre en rouge. Ce que je cherche, à chaque fois que je prends la piste, c'est donner du bonheur aux gens. Je veux que les gens reprennent espoir en Ferrari. Mon plus grand plaisir est de les voir debout dans les tribunes, de deviner leur joie. Avec le casque et le bruit du moteur, on ne les entend évidemment pas, mais on imagine tout en apercevant les bras ou les drapeaux s'agiter.
AH : Est-ce vraiment la bonne recette ?
Senna et Prost ont misé sur la propreté clinique du pilotage....
Jean : On ne peut pas comparer deux styles de pilotage. Deux monoplaces non plus. Le seul qui pilote vraiment propre est Alain, car j'ai souvent vu Senna aller chercher son temps de façon brutale, en se dépassant. Chez Ferrari, je n'ai jamais disposé d'une voiture capable de signer une pôle ou de gagner une course. Dois-je m'en contenter ? Non. Alors j'essaie. Comme Mansell le faisait. Du jour où il a eu la machine capable de gagner, il a donné l'impression d'avoir changé son style du tout au tout. Impression seulement, car il n'y était pour rien. C'est la compétitivité et l'efficacité de la voiture qui permettent d'assurer un rythme de croisière plus ou moins haut.
AH : Dans ce souci d'offrir du plaisir, n'y a-t-il pas celui de vouloir prouver que Jean Alesi est frustré ? N'y a-t-il pas un brin de déespoir ?
Jean : Non , pas de désespoir. Mais le désir de prouver que je suis rapide, que je n'ai peur de rien , que je ne baisse pas les bras, que je ne mérite pas les résultats obtenus depuis trois ans...oui, certainement.
AH : As-tu peur que les tifosi se mettent à douter de toi ?
Jean : La plus grosse humiliation, celle que je redoute le plus, est de me retrouver dans le stand Ferarri et de me faire siffler par le public. Un cauchemar. Ca me fait vraiment mal.
AH : Tu as vécu cette situation ?
Jean : Oui, une fois, à Imola. Lors d'essais privés en 92. Nous étions seuls et la tribune d'en face était pleine. Soudain j'en ai entendu hurler un. Clairement. "Alesi, tu ne mérites pas le N° 27 !!!!". J'ai posé le verre que j'avais en main, j'ai sauté le muret, traversé la piste et je me suis planté en bas des gradins. "Qui a dit çà ? Hein ? Qui a dit çà ? " Silence de mort. Soudain une petite voix. "C'est lui !". "Oui, c'est moi, reprend un autre. Qu'est-ce qui se passe ? Les Ferrari n'avancent plus !" Alors je lui ai expliqué ce qui se passait, de A à Z, et à tue-tête. Oui, j'aime quand les gens sont heureux. Je n'oublierai d'ailleurs pas de sitôt l'ovation reçue à Magny-Cours. Au moins aussi large, sinon plus, que celle faite à Prost. J'ai vraiment été surpris.
AH : La F1 est donc un spectacle plus qu'un sport !
Jean : Pour moi, elle n'est qu'un spectacle, pas un sport. Un vrai sport est une discipline olympique, où le type se bat seul contre lui-même, avec pour unique arme ses propres forces. Nous, pilotes, nous ne sommes pas des sportifs dans le vrai sens du terme. Entre nous, quand je suis habillé en civil, qui est capable de distinguer entre toi, mon frère, moi ou autre, le pilote de course ? A part un supporter, personne. Mets une "bête" de stade, un skieur ou un boxeur dasn le groupe et le choix sera vite fait ! Bien sûr, nous sommes aujourd'hui contraints à suivre un régime de vie très proche de lui des sportifs de haut niveau, à faire beaucoup de sport, de musculation, mais uniquement pour mieux résister aux exigences du pilotage. Ce que nous exploitons au volant n'est pas cette capacité physique, mais un don ,difficilement explicable en ce qui me concerne. On aime la vitesse, la puissance, les belles autos, le dépassement de soi-même au moyen d'un outil; on a des réflexes, le sens de la rajectoire, le goût de la mécanique, une grande capacité de concentration, un certain goût du risque...Mais je n'aurais jamais l'idée de me comparer à un Ben Johnson ! Les vrais sportifs disposent d'une morphologie d'exception, de qualités physiques extraordinaires. Qu'ils réussissent à exploiter plus ou moins en fonction du travail, des circonstances, de leur potentiel. Nous, sans la voiture, que sommes-nous ?
AH : Cette passion viscérale envers Ferrari ne te fait-elle pas oublier les mauvais côtés de cet amour ? Voire les mauvais côtés de cette équipe ? Et trois saisons sans réussite.
Jean : Oui, peut-être. Avec le choix que j'ai fait d'avoir signé pour deux ans de plus, j'ai du mal à m'imaginer autre chose que pilote Ferrari. C'est cet épisode qui aura marqué ma vie professionnelle.
AH : Alors que Williams, Benetton et McLaren t'auraient ouvert leur porte. Quel pilote aurait refusé ? Ne tiendrais-tu pas cette première victoire ?
Jean : Sans doute....et d'autres aussi. Tout au long de ma carrière de pilote, j'ai agi en fonction de mes sentiments, sans mauvais calculs. Après mes débuts chez Tyrrell, que j'estime très positifs, j'ai voulu une équipe capable de me faire gagner des courses, de m'offrir les moyens techniques idéaux pour me battre pour le titre mondial. On s'était, mon frère et moi, décidé pour Williams. Une option solide. Faut-il revenir sur ce qui s'est passé et qui a motivé mon choix pour Ferrari ? Frank a joué sur plusieurs tableaux. Il m'avait sous contrat, avait engagé Patrese et négociait avec Senna. Je n'avais pas envie de rester sur le carreau. Il ne connaissait pas ma susceptibilité ! Disons que le moment de collaborer n'était pas le bon. J'ai donc signé avec Ferrari pour trois ans. Problèmes techniques ? Oui, mais la désertion des ingénieurs et le ballet des responsables furent autrement plus gênants. En fait, depuis le départ de Fiorio, la Scuderia fut à l'abandon complet. Montezemolo est arrivé, avec un plan précis. Mais un nouveau délai était nécessaire. Que fallait-il faire ? Tirer un trait sur ces trois ans d'attente, de travail et d'espoirs déçus alors que la reconstruction touchait à sa fin ? Une fois que l'on m'a mis sous les yeux toutes les garanties, j'ai décidé de rester. Changer après tant de sacrifices aurait été ridicule. Vu comme les choses se présentent aujourd'hui, Ferrari est l'équipe qui offre le plus grand potentiel d'avenir. Cette fois, je n'ai pas signé en tant que tifoso mais en professionnel.
AH : Un professionnel, prenons Prost ou Senna, ne cherche-t-il pas chaque fin de saison à disposer pour la saison suivante de la meilleure voiture au sein de la meilleure équipe ? Less entiments n'ont pas réellement leur place dasn ce genre de choix.
Jean : On peut tout refaire avec des si. Or ce n'est pas dans ma nature. Je déteste réécrire l'histoire sur le papier. En outre, en trois ans de carrière chez Ferrari, je n'ai jamais, jamais regretté mes décisions. A aucun moment. Pas même en m'endormant un soir de grosse déception. Dans notre métier, c'est important. Combine de pilotes, pourtant doués, sont-ils passé à côté d'un splendide palmarés justement à cause d'une instabilité ? Je ne suis ni infidèle ni opportuniste. Après chaque décision, je veux aller au bout de mon engagement. J'ai voulu gagner avec une Ferrari, je gagnerai. Après, on verra.
AH : N'as-tu jamais envisagé de quitter la Scuderia ?
Jean : Si, l'hiver dernier. J'étais à la montagne pour quelques jours de repos et Ferrari venait d'engager Berger d'une manière qui ne plaisait pas. En lui accordant le statut de N° 1, on avait oublié tout ce que j'avais fait pour l'équipe. On préparait le terrain pour Senna. Sur le coup j'ai vraiment mal accusé le coup. Alors j'ai envisagé sérieusement mon départ. En commencant par longuement discuter avec Frank Williams au GP du Brésil, dans sa chambre d'hôtel. A ce moment-là, j'étais vraiemnt en dehors de Ferrari et j'ai demandé à Frank de prendre ma candidature sérieusement en compte. Comme quoi je ne suis pas complètement naïf ou obtus. Ne parlons pas de Benetton, puisque Flavio Briatore ne me dit jamais bonjour sans me demander si je ne veux pas rouler pour lui. Quand à McLaren, on peut deviner quelle aurait été la réponse de Ron Dennis...Bon, la situation a rapidement basculé. Montezemolo m'a renouvelé sa confiance, Jean Todt est arrivé, les choses ont évolué. Comme quoi je ne suis pas un type tortueux. Cela dit, chaque pilote a ses bons et ses mauvais côtés. Vivre avec moi n'est pas particulièrement facile. Mais c'est en agissant ainsi que je pense parvenir à mes fins. Bien sûr, il y aura des gens pour dire que je me plante, que je raisonne mal, que j'ai un sale caractère...C'est oublier un peu vite que j'en suis arrivé ici à la seule force du poignet, sans l'aide d'une filière quelconque. Je me suis battu seul, j'ai cherché des soutiens seul, jusqu'en 86 j'ai fait mon équipe seul, avec mon camion et ma caravane derrière. En 87 , chez Oreca , je porte les couleurs de Marlboro , mais je n'appartiens pas du tout à cette filière. L'année suivante j'obtiens son soutien officiel, toujours chez Oreca, mais les choses se passent mal et je me fais virer. 89, Jordan m'engage et ma carrière débute pour de bon. Jusque-là ce ne furent que bagarres pour s'en sortir. Comment me reprocher mon entêtement aujourd'hui ?
AH : En cours d'année, Jean Todt t'a deamndé si tu tenais réellement à rester. Reprendre ta liberté ne t'a donc pas tenté ?
Jean : Dès lors que j'ai eu toutes les cartes en main, j'ai tenu à tenir mon engagement. Tu sais, rien ni personne ne peut m'obliger à partir ou à rester. Pas même un contrat, auquel j'attache autant d'importance qu'une poignée de main. Mon caractère ne me permet pas de vivre dans les problèmes, sous la contrainte. En fait, ce ne fut pas "reste si tu le veux" mais " je reste parce que je le veux". Au fur et à mesure que nous avons fait connaissance, Todt et moi, il a mieux compris la raison qui, à un moment donné, me poussait à voir ailleurs. Il a compris également qu'il était sans doute préférable pour une équipe d'avoir deux pilotes qui s'entendaient bien qu'une superstar qui autait mis le bordel dans son système en quelques semaines. Jean à horreur de ça.
AH : As-tu souffert de ne pas disposer du même statut que Berger ? Chez Ferrari, la différence entre N°1 et N° 2 n'est-elle pas davantage dans la tête que sur la piste ?
Jean : Non , elle n'est pas dans la tête. C'est dur d'arriver au stand et de voir deux voitures portant le N° 28. Dur pour soi et vis-à-vis
de l'opinion publique, car c'est un peu dénigrer l'autre pilote. En fait ce qui m'a vexé, ce n'est pas le traitement en lui-même, mais le fait d'avoir d'entrée de jeu accordé plus de confiance à lui qu'à moi, malgré les deux années difficiles que je venais de passer. Priorité pour les essais privés, pour le mulet, pour les nouvelles pièces...Je n'ai pas compris;
AH : Tu en as voulu à Gehrard ?
Jean : Non. Il arrivait de chez McLaren , avec une sorte d'auréole créée à tort ou à raison par trois ans de cohabitation avec Senna. IL a tout demandé, on lui a tout accordé. Il n'y était donc pour rien. Qu'a-t-on cherché ? A m'isoler ? A favoriser un axe Berger / Barnard ? Le nouveau attire toujours l'attention chez Ferrari . Et puis ça se tasse. Avec Gehrard, après une petite période d'observation, nous avons appris à nous connaître, nous avons parlé. Il ne m'a jamais fait sentir qu'il disposait de la priorité. IL aurait pourtant pu me mener le vie dure. Aujourd'hui l'entente est parfaite. Une confidence ? Malgré son contrat prioritaire, c'est lui, Gehrard qui a demandé l'alternance du mulet pour 94 ! Sans geste retour. Difficile de trouver plus sympa.
AH : Cela dit, tu ne lui as guère laissé de liberté sur la piste...
Jean : Là, chacun fait son boulot ! Et je crois m'être effectivevemnt bien débrouillé par rapport à lui !
AH : La frontière Franco-Italienne franchie, être pilote Ferrari au quotidien c'est quoi ? Une folie douce ?
Jean : Avant de passer la frontière, je dirais que l'équipe Ferrari est certainement la plus exigeante de toutes. Plus de vie privée, impossibilité de programmer son emploi du temps avec plus de trois jours d'avance. Réunions en usine, promotion commerciale, essais privé, télévision....les sollicitations sont permanentes. Il faut s'organiser en fonction. C'est-à-dire se tenir prêt à toute éventualité, valise à la main, et ne pas avoir de loisirs.
AH : Certains pilotes recherchent le calme entre deux épreuves ou en inter-saison. Toi, tu sembles nager dans le bonheur au milieu de cette excitation permanente !
Jean : Autre confidence : pour moi, dormir est un calvaire. Je dois bouger pour me sentir bien. Dès le matin tôt. Peut-être pour profiter encore plus intensèment des privilèges que m'accorde mon statut de pilote de F1. Combien de temps dureront-ils ? Je dois jouir de l'instant présent. Bon, comme tous, j'ai mes coups de pompe. Généralement en septembre....Puis de Noël à la mi-janvier, un séjour en haute montagne avec un programme fait essentiellement de ski de fond et de stretching me permet de tout effacer.
AH : Une fois la frontière franchie, que devient ta vie ?
Jean : Impossible de flâner dans un quartier commerçant. Il suffit qu'un amateur de F1 me reconnaisse pour que je passe deux heures à signer des autographes et à faire des photos avec la famille. Mieux vaut ne pas essayer. Des piranhas. Même chose dans les restaurants. La solution ? Aller chez des amis, le plus discrétement possible. Or, en Italie, rien ne peut se faire discrétement....Mais je ne m'en plains pas...C'est si fabuleux de vivre ce rêve. Cela étant, les vrais bons côtés ne manquent pas. Ils commencent à la douane, Vintimille. En général, vingt à trente minutes de folie. Qui reprend généralement à Gênes, ou je m'arrête pratiquement toujours a la même station d'essence. Puis au péage de l'autoroute. Ou j'en vois de toutes les couleurs...Un jour, je donne mon ticket et j'attends. Rien . Pas d'affichage du prix, pas de note, pas un mot du préposé, qui se fend pourtant d'un large sourire comme ça. "Combien vous dois-je ? " " Rien , me lance-t-il, aujourd'hui c'est la maison qui offre ". Un auter jour, c'est la police d'autoroute qui me rattrape pour me verbaliser. Mais le chauffeur me reconnait, demande à son équipier de rengainer son bâton rouge et me fait signe de le suivre. Je n'ai jamais roulé aussi vite. Ni pris autant de risques. Girophares, sirène ...Un spectacle effroyable. Il n'y a que l'Italie pour offrir de pareilles histoires..Comment faut-il prendre cette attention permanente qu'ils t'accordent ? Comme une pression insupportable ? Non, j'essaie de bien la vivre, de la mettre à profit pour me motiver. J'y arrive assez facilement parce que je ne vis pas sur place. Et puis je suis un Latin. J'aime ce côté chaleureux, bon-enfant. J'ai moi-même tellement admiré certains pilotes que j'admets tout de la part de ceux qui m'admirent aujourd'hui. On n'a pas le droit de refuser leur empressement dans la mesure ou il part d'un bon sentiment. Nous sommes des hommes publics après tout. Accessoirement, cette pression quotidienne représente une sorte de baromètrte de la popularité.
AH : As-tu conscience, aujourd'hui que Prost a quitté la scène, de représenter à toi seul nos espoirs de réussite ?
Jean : Un peu....Mais j'ai surtout besoin de Ferrari pour cela. La France me connaît, la presse aussi. Tout le monde sait qui je suis. Il n'y a donc aucune surprise. Par contre, ce nouveau statut impose que j'amène le succès. Ce que je ne peux faire seul. Chez Ferrari, une personne a parfaitement compris cette situation : Jean Todt. Il travaille à Maranello, mais il est Français. Il sait ce qui va changer avec le départ d'Alain Prost. IL sait que les gens vont obligatoirement me placer le relais dans les doigts. IL sait aussi qu'il fera du succès, si succès il y a.
AH : Entre Todt et Alesi, les deux Français de Maranello, n'existe-t-il pas une complicité particulière ?
Jean : Non, pas du tout. Ou alors si elle existe, elle ne tourne pas souvent à mon avantage. Par crainte que l'on évoque cette french connection, je suis persuadé qu'il pardonne davantage à Berger qu'à moi. Ce qui est normal...
AH : Dans ta quête de popularité, ne caches-tu pas la crainte de savoir Ferrari, ce mythe, reprocher à Alesi ces trois ans d'insuccès ?
Jean : Je pense que tous les pilotes entretiennent cette crainte de déplaîre. Le trac est permanent. Comme pour un acteur de cinéma. C'est bien de l'avoir, car il permet de rester conscient de ce que l'on fait. L'insuccès est pourtant indépendant de notre volonté. Ferrari le sait. Les observateurs un peu moins. Je n'ai jamais eu de doutes envers moi-même, mais j'ai parfois peur que les gens en aient. C'est dans la nature humaine. A moins de souffrir d'un complexe de supériorité.
Patrick Camus.