Les plus veinards de mes confrères pilotes eurent la veine de se bloquer une grosse semaine de soleil sous les tropiques. Les plus malheureux, il en existe ! durent retourner en Europe pour des essais privés. Bonjour les heures de vol ! Moi, je vous en ai parlé la dernière fois, je suis resté au Japon où l'un des sponsors de Ferrari, Pioneer, m'a enrôlé pour un film publicitaire. IL ne s'agissait en fait que de prises sur lesquelles je devais apparaître au volant d'une Testarossa, et me promener dans Kyoto. Lors d'un premier spot, je m'étais contenté de dire, toujours accompagné de la Testarossa, "après le GP du Japon, je vais à Kyoto". Simpliste, direz-vous. Et pourtant lourd de conséquences. Faut savoir que Kyoto, pour un habitant de Tokyo, c'est le bout du monde. L'ancienne capitale est davantage connue pour ses temples que pour son activité industrielle ou commerciale. Faut également savoir que la circulation japonaise ressemble, douze heures par jour, à celle régnant à Paris sur la place de la Concorde entre 18 et 19 heures. Un bordel monstre. Mon rôle n'était pas aussi innocent que çà car je ne devais pas rallier Tokyo à Kyoto en écoutant un auto-radio Pioneer mais en me servant d'un ordinateur de bord qui me "traçait" la route en fonction des conditions de circulation. Une sorte de radio-guidage électronique effectué en liaison directe par satellitte. J'avais lu récemment en France que ce dispositif était à l'étude. Au Japon, il en est au stade de la commercialisation. Il suffit d'encoder le code de la ville ou de la rue où l'on est et celui de la ville ou de la rue où l'on veut aller. L'ordinateur fait le reste et un petit écran de télévision nous indique l'tinéraire à suivre. Evidemment, après avoir vu le premier spot, tout le monde m'a demandé si, de Suzuka, j'allais effectivement partir pour Kyoto !! J'y suis allé.
Deux jours après, j'ai participé à une émission de télévision en compagnie du Dechavanne local. Et en public. Avec, pour séquence amusante, une course de F1 simulée sur ordinateur. N'étant pas un grand spécialiste des jeux électroniques, je mesuis fait "taper" par l'animateur de l'émission....J'ai alors proposer une revanche sur une piste de kart, une vraie. Où j'ai repris le dessus !! Vendredi, quartier libre. Enfin, presque, car j'ai donné le départ des Mille Miglia japonaises du stade olympique. Là-bas, la police redoute les mouvements de foule et aucune publicité n'avait été faite autour de cette manifestation mais je peux vous garantir qu'il n'y en avait pas besoin... La traversée de Tokyo avec cette colonne de voitures toutes plus prestigieuses les unes que les autres - et en échappement libre - que les Japonais ne connaissaient que par photos fut un grand moment. Au fil de notre avancée vers le centre-ville, les têtes se tournaient, les yeux s'écarquillaient et la circulation s'arrêtait.... Comme s'il s'agissait d'un débarquement de martiens.
De là, je suis parti pour Singapour, où j'ai passé deux jours. Histoire de couper efficacement le voyage et le décalage horaire. Un poil de shopping, un brin de sport et cap sur Adélaïde. Curieux circuit que celui-ci ! Chaque année, je ressens les mêmes impressions. Celle d'être parfois sur une vraie piste permanente, avec ses bacs à sable, ses bordures, ses dégagements, et celle, beaucoup plus réaliste, d'être sur un tracé citadin, avec son revêtement poussiéreux, sa trajectoire unique et étroite, et ses murs de béton prêts à vous accueillir. Adelaïde n'étant pas très exigeant côté moteur, nous avons plutôt bien tiré notre épingle du jeu durant les essais. En attaquant un peu et en disposant d'un châssis bien équilibré, on pouvait être dans les six premiers de la grille. Par contre, quel enfer sur ces bosses ! A tel point qu'à chrono égal, Larini préférait la suspension active à la traditionnelle, uniquement pour le gain de confort de conduite. Samedi, la température a monté brutalement et nous a fait perdre une bonne demi-seconde au tour. Mon premier train de pneus a suffi à me faire comprendre qu'il n'y avait aucune chance d'améliorer mon temps de la veille, même en m'appliquant. Alors plutôt que de gaspuiller mon second train dans une tentative obligatoirement inutile, j'ai voulu boucler un tour pour le plaisir, pour le "fun" comme disent les Américains. J'ignore si la télé vous l'a donné mais je vous assure que ce fut un tour d'anthologie, digne d'Alesi moniteur de la piste de glace de Chamonix !!! J'étais dans tous les sens.... Si vrai que je n'en ai pas vu la fin : je suis parti en tête à queue dans l'épingle juste avant les stands ! Mais j'ai un peu aidé le sort pour transformer ce 180° en 360, dans un nuage de fumée bleue dont j'étais pressé de sortir car je n'arrivais plus à respirer.... J'en rigole encore... Certains ont dû penser que j'avais craqué mais vous ne pouvez pas savoir la satisfaction que l'on peut prendre dans un tour comme celui-çi, sans contrainte, juste pour le plaisir de l'attaque débridée !. Grisant. Ce n'est évidemment pas la meilleure solution de signer un bon chrono cat attaque à outrance ne rime pas avec efficacité, mais quel pied.... Je ne ferais pas ce genre d'excercices n'importe où.. Adélaïde est l'endroit idéal car l'adhérencey est quasi nulle. De par la qualité du revêtement et de sa forte température. Ce n'était pourtant pas la grande chaleur ambiante. Pas plus de 23/24°. Par contre le bitume était brûlant. Ce phénomène est le résultat d'un rayonnement solaire rendu plus intense qu'aillerus par un trou de la couche d'ozone situé sur une grande partie de l'Australie. L'atmosphère est supportable, agéable, douce, mais tout ce qui est sombre atteint une chaleur insuppotable. Et gare aux brûlures profondes si vous vous exposez au soleil ! Certains mauvais rayons n'étant pas filtrés naturellement, c'est du bronzage au chalumeau, avec les graves conséquences que cela peut entraîner. Sur cette poêle à frire, nos pneus n'avaient bien sûr pas non plus le beau rôle.... D'où cette seconde scéance d'essais officiels totalement inutile. Si je m'étale sur ces histoires dont vous n'avez peut-être rien à faire, c'est que je préfère oublier la course. Ce qui n'est pas nouveau. Bon départ, pied au plancher mais Berger me repasse sur la première ligne droite et Brundle avant même la fin du deuxième tour... J'étais impuissant. Dès lors, ma seule stratégie fut de rallier l'arrivée. Compte tenu de l'hécatombe que ce GP génère habituellement et de notre fiabilité, il y avait quelques points à prendre. Trois. Un de plus qu'à Suzuka. De quoi dire haut et fort que la Scuderia termine cette saison 92 en trombe ! Adélaïde est l'un des circuits les plus durs pour les freins or, lors du démontage des voitures ( qu'il a fallu emballer et réexpedier aussitôt pour l'Italie ), on a découvert que les miens étaient neufs. Normal, je ne pouvais pas attaquer. Tout juste maintenir un rythme régulier. Le genre de course pénible , ennuyeuse, que l'on dispute en "chauffeur de taxi". Méfiez-vous, ce sont les plus sournoises, celles qui vous endorment, qui vous font commettre les pires fautes d'inattention ! En fait, ce GP d'Australie a clôturé une saison dont il fut la parfaite illustration. Il a démontré ce que fut globalement notre championnat et ce que valait notre matériel. Quelques petits points en fonction de circonstances obligatoirement favorables. IL était temps que cela se termine. Cette monoplace sur laquelle nous avions basé tant d'espoirs n'ira pas tout de suite à la poubelle. D'abord parce que quelques journées d'essais privés nous attendent ( notamment la semaine prochaine à Estoril ) ensuite parce qu'une Ferrari, même loupée, ne mérite pas de finir ainsi.... Mais bon sang, je languis de voir ce que Barnard nous a concocté !
A bientôt,
NB. A dernier GP, dernière chronique ? Pas sûr. J'ai encore tellement de choses à vous dire ! Alors ne m'en veuillez pas si, d'ici Noël, je ne résiste pas à l'envie de vous envoyer un petit mot...
Jean Alesi.