Sa signature au bas d'un contrat n'avait pas fait de lui un pilote Ferrari. C'est à Maranello, en s'installant aux commandes de la 641, que Jean prit enfin conscience de sa nouvelle vie. Un rêve de gosse réalisé ? Oui, mais le plus dur reste à faire .
L'Emilie a revêtu ses couleurs d'hiver. La froidure piquante, la brume bleutée donnant au décor environnant des allures d'aquarelle fantastique. Des routes luisantes, un ciel chargé. D'une grande tristesse, ou d'un profond romantisme si nous ne trouvions pas dans un endroit rendu magique pour d'autres raisons. "Fiorano Modenese, éviter tout bruit inutile" nous prévient un panneau routier. Quel bruit inutile ? Sans doute celui de cette noria de fumeux et laborieux poids-lourds déplacant avec peine leur cargaison de "ceramica" vers quelques ports de la Méditérannée.
Il est neuf heures trente et, pour la 7 ième fois, la formule 1 française a rendez-vous avec les plus belles pages de son histoire. Après Maurice Trintignant en 54, Jean Behra en 59, Pironi en 81, Tambay en 82, Arnoux en 83 et Prost en 90, Alesi va être "intronisé" chez Ferrari. Neuf heures trente. L'Emilie entière est à l'oeuvre. Sauf à Maranello, ou la curiosité, la passion de la course et l'amour de Ferrari vont l'emporter dasn quelques minutes. Plutôt que devoir manipuler mille fois la télécommande à sa dispostion, le gardien de l'usine Ferrari a préféré laisser le lourd portail rouge ouvert. Ainsi ne lui suffit-il que de répéter quelques mots à chaque demande de renseignements. " Non, non, rien ne se passe ici. La grille de Fiorano s'ouvre à midi, vous pourrez voir Jean là-bas ..."
Public avide
Midi ? Le temps de déguster quelques cafés au restaurant voisin, le Cavallino. Soudain, un bruit de moteur. Caractéristique. Alors, comme tous, on change de programme. Deux breaks de la RAI, la télé Italienne, démarrent sur les chapeaux de roue en direction de la piste de Fiorano, située à quelques centaines de mètres de là, et la masse des tifosi s'éparpillent aussi rapidement qu'elle s'est formée. Pour aller où ? Au fond des parkings ou des cours d'usine bordant le circuit Ferrari. Vieux matériel rouillé , pallettes de carrelage, sacs de sable.... tout est pris d'assaut par une volée d'écoliers pour lesquels les cours n'ont pas pesé lourd face à ce qui les attendait. "C'est Jean, c'est Jean !" hurle un gamin. Il est neuf heures cinquante deux et une Ferrari 641/2 vient de quitter le stand de Fiorano pour un tour de piste au ralenti. "Regardez le casque, c'est lui !" reprend l'excité. Puis s'adressant à droite et à gauche : "Levez les bras au ciel, il va nous voir et nous saluer". Et la bande de galapiats de s'époumonner à chacun des passages d'Alesi. Qui, à l'issue de la cinquième ronde, ouvre la visière de son casque avec sa main gauche. Geste aussitôt pris pour le salut tant attendu. Peu à peu, toute la périphérie du circuit privé de la Scuderia se garnit de public avide. Des écoliers en goguette mais aussi des ouvriers d'usine sous l'oeil d'un contremaître compatissant ou qui ont devancé leur pause-déjeuner. La circulation aux alentours s'est brutalement preturbée, qu'il s'agisse de l'axe Maranello/Bologne ou de la route Fiorano/Reggio. La gendarmerie tente de faire sa loi mais à quoi bon, autant neutraliser une voie sur deux.
Dix heures dix, une seconde série de cinq tours est lancée. Pour stopper aussitôt. La boîte a lâché....Une dépanneuse bariolée emprunte la piste, charge la bête blessée et rejoint l'usine par l'allée intérieure. Devant la grille de Fiorano le chahut s'emplifie. " Laissez-le tourner en paix, vous le verrez à midi, c'est prévu" rabache le gardien du Temple.
Onze heures trente, Clay Regazzoni, invité d'honneur, place le museau de sa Mercedes 500 noire au pied de ce mur des lamentations. Suivi de peu par l'Alfa 164/V6 de Piero Lardi-Ferrari.
Onze heures quarante-cinq, la grille glisse sur son rail. Alors, comme un seul homme, la foule imatiente s'engouffre sur l'étroite route amenant d'abord à la propriété de Vieux Ferrari, puis au box. Une foule de journalistes mais aussi de tifosi. "Je ne regrette pas d'avoir pris un jour de congé pour venir ici, nous lance l'un d'entre eux qui aura sans doute beaucoup de mal à s'en remettre. C'est mon plus beau jour de vacances depuis que je travaille ! " Un sacré veinard. Il a suivi les premiers tours de roues d'Alesi, il a pénétré le Paradis, marché sur les allées "interdites" de Fiorano, respiré cette atmosphère où l'esprit du grand disparu règne encore. Traditionnelle photo devant la célèbre maison aux volets rouges puis cap sur le stand. Pour de nouvelles photos. Officielles cette fois. Sourire à droite, sourire à gauche, assis, debout. Puis le cordon casse....Pauvre Alesi... Que vaut une photo sans autographe ? Que vaut un autographe sans une poignée de main, sans tape dans le dos ? "Sois grand, Jean ! Donne-nous le Mondiale ! " Panique générale mais panique sympathique. Une simple joie, toute chaude, toute italienne. Pour avoir participé, l'année dernière à pareille époque, au baptême d'Alain Prost, nous avons ressenti un sentiment différent. Fort de sa carrière, de ses trois titres, Alain Prost était arrivé à Maranello en maître de cérémonie plus qu'en "invité". Sensible à la chaleur de l'accueil mais aussi pleinement conscient du rôle et des résultats que chacun attendait de lui. Avec Alesi, nous avons eu droit à autre chose. Une sorte de réunion de famille au cours de laquelle les 4 journalistes Français se sentirent par instant étranger. Français de naissance, de nationalité, mais Italien de coeur, de parents et maintenant de métier. Partagé entre ses racines, Jean a du mal à s'y retrouver. Normal. Surtout lorsque la presse Transalpine a décidé une fois pour toutes qu'il serait Italien. A la rigueur Sicilien. A l'époque, le Commendatore n'avait-il pas cherché à imposer Didier Pironi comme un descendant "friulais"? Ce fut donc davantage un Alesi candide que polémique qui se présenta à nos confrères. "Jusqu'à six ans, j'étais Giovanni Roberto Alesi mais mes copains me demandaient sans arrêt ce que çà voulait dire. On a simplifié les choses en disant Jean..." Simple jeu pour mieux répondre aux règles des tifosi. "Peu importe la vraie nationalité des pilotes de la Scuderia, précise d'ailleurs notre ami Pino Allievi. Le fait de conduire pour Ferrari, de porter l'insigne du Cheval Cabré, provoque le respect de tous. Les résultats feront la différence. En Italie, la vraie passion n'existe que pour Ferrari. Car l'Italie en a assez d'être le pays des pâtes. Son orgueil est de montrer que Ferrari peut impose au monde entier une technologie de pointe. "
Excité par tant de ferveur que par la poignée de tours bouclés dans la matinée, Jean exulte...Son regard pétille de joie et d'impatience.
Une Rolls
A moins que ce ne soit la réverbération de son habit de lumière... Dormira-t-il avec ce soir ? Ses mots se bousculent, se chevauchent. "Quel confort par rapport à la Tyrrell ! Une Rolls à côté d'une 2 CV... La Tyrrell était dure, nerveuse, fatignate... Je devais la brutaliser pour en tirer quelque chose. D'ou mon style de pilotage parfois qualifié d'aventureux. Là tout est différent, souple, doux, docile. Le pilotage, le moteur. Alain m'a fait une super voiture ! Je me suis tout de suite senti à l'aise. La boîte ? Surprenante. A chacun de mes départs, j'ai cherché le levier de vitesses pour enclencher la première et je me suis retrouvé avec la main sur le genou. L'important est de bien synchroniser les mouvements sur l'accélérateur lors des rétrogradages car un déphasage peut provoquer un violent contre-coup. La difficulté est d'autant plus grande que l'on est obligé de descendre les rapports l'un après l'autrte, contrairement à une boîte normale ou l'on peut par exemple passer de 6e en 2e d'un seul coup".
Par série de cinq tours, Alesi a finalement couvert la piste de Fiorano 57 fois en ce jour inaugural. Avec 1.02.6 pour le meilleur chrono. Un temps que le pilote d'essais maison, Morbidelli mettra un an à atteindre. Le vrai travail commencera le lendemain. Pour l'heure la fête continue. Avec, comment ne pas le cacher, une petite peur accrochée au ventre. Inconsciemment. Pas la peur de ne pas se sentir à la hauteur, juste la crainte de ne jamais pouvoir remercier tous ces gens de leur gentillesse débordante, de l'attention qu'ils lui portent. Lui qui ne leur apporte que son ambition, son enthousiasme et son talent. Qu'il faudra obligatoirement compléter par de nombreuses victoires. "Jusque là, mon plus grand jour remontait au GP de France de mes débuts, l'année dernière. Il est désormais oublié, effacé, balayé !! Jamais je n'oublierais ce 15 novembre 1990. C'est vraiemnt sympa d'être venu les gars....Je sais, on ne pourra jamais empêcher les gens de dire que je suis arrivé très tôt chez Ferrari, trop tôt. Je ne sais pas, je ne crois pas. Du jour ou je cours, je ne pensais qu'à ça. Encore plus du jour où Ken Tyrrell m'a offert l'opportunité d'arriver en F1. J'ai toujours travaillé le plus sérieusement possible, donnant le meilleur de moi-même. Me voici dans cette combinaison rouge....mais elle n'est pas un fin en soi. La première partie de mon rêve s'est réalisé. Il continuera le jour de mon premier GP au volant de cette voiture, se poursuivra le jour de ma première victoire. Peur ? De quoi ? C'est notre métier d'affronter ce genre de difficultés !!! C'est vrai, mes responsabilités seront plus grandes qu'auparavant. L'écurie Ferrari est particulière. Ses patrons sont à Maranello mais aussi dans toute l'Italie, dans le monde entier."
L'ombre de Prost
Derrière le mot difficulté se cache évidemment autre chose...la cohabitation avec Alain Prost en particulier. Cohabitation que certains prévoient déjà houleuse, orageuse. Pas forcément du fait des personnalités très marquées de l'un et de l'autre mais des jeux plus ou moins malsains auxquels joueront les "pouvois occultes" de la Scuderia. La presse, l'opinion publique. Et sans doute quelques memebres de la Scuderia dont nous ne connaîtrons jamais les réelles intentions. "Je l'ai dit et répété, Alain n'a rien à craindre de ma présence à ses côtés. Nous travaillerons ensemble, nous devrons travailler ensemble. Pour Ferrari autant que pour la réussité de nos entreprises. Il a remporté trois titres mondiaux, moi aucun. Il est un exemple pour tous les jeunes et pour moi-même. L'important sera de se parler car j'ai tout à apprendre de lui. Beaucoup de pilotes sont persuadés d'être rapides en F1, peu savent l'être à 100% sur la totalité d'un GP, encore moins sur l'ensemble d'un championnat. Alain est de ceux-là. Pour moi la situation est donc fantastique car si la vitesse pure ne s'apprend pas, le reste n'est que fruit d'expérience. Plus que connaître l'état de nos relations, il faudra savoir quel sera celui entre nous et les autres. Car un championnat se dispute entre 26 pilotes, pas seulement deux !!!"
Evidemment cette profession de foi n'empêchera nullement Jean Alesi de mettre son museau devant celui de Prost lorsqu'il en aura l'occasion, lorsque les circonstances le voudront. " Les course décideront mais s'il faut aider Alain, je le ferai, sans la moindre arrière-pensée. A l'équipe de le dire quand, où et comment. Je m'adapterai à toute consigne".
Spécialiste de la cuisine Italienne, Clay Regazzoni donne son regard des choses à qui le veut. "Jean est un pilote rapide, ses ennuis commenceront le jour où il le sera plus que Prost et possèdera toutes les qualités de ce dernier. Deux Français dans la même équipe....Bonne chance à Fiorio !!!"
Notre tifoso du début, celui qui a pris un jour de congé pour suivre cet évènement national, partage la crainte de l'ancien pilote Ferrari. "J'espère que Jean s'entendra bien avec Prost, il deviendra ainsi son héritier. Ce sera extra pour lui et pour nous. Mais faut aussi que Ferrari règle ses propres affaires. Bonne voiture, bon moteur, d'accord, bonne politique également. Aujourd'hui c'est devenu indispensable pour gagner." L'hiver ne sera pas de trop pour mettre tout à plat, et au point. Techniquement et humainement. Pour l'instant, c'est jour de fête. Pour tous. Surtout pour Frank Alesi, le père. Témoin attentif, pas acteur. Moins excité mais plus ému. "Il y a 5 ou 6 ans, j'étais passé à Maranello, et je m'étais arrêté là, comme les autres , le long du grillage à regarder tourner une Ferarri. Cette fois, je suis entré, ça fait quelque chose...Ce matin, ils m'on même fait viviter l'usine. J'ai eu droit à quelques cadeaux." Et Frank de sortir de sa poche trois petits morceaux de cuir retourné portant l'effigie du Cheval Cabré. Déjà reliques. Ancien pilote mais tifoso comme au premier jour !! "Alors, vous comprenez, voir son fils dans cette voiture, c'est émouvant...."
Le coeur a ses raisons que la faim ignore. Treize heures quarante, cap sur le Cavallino. Les pâtes sont aussi une spécialité de la maison.