A l'heure ou vous lirez ces lignes, j'aurai rejoint Sao Paulo, où je serai arrivé le lundi soir pour m'habituer à la grosse chaleur humide caractéristique. Entretemps j'aurais joué au touriste. Avec ma fiancée, Laurence, et quelques copains d'Avignon, on a voulu faire connaissance de l'ouest Américain. La vallée de la mort, Los Angeles, San Francisco. Une tournée en plusieurs étapes pour garder en mémoire autre chose de ce pays que ses aéroports et ses grands hotels. Nous avons bien sûr été scrupuleux des limitations de vitesses locales, peu envieux de vivre la mésaventure de mon copain Larini à Phoenix. A peine venait-il de sortir de la ville qu'il a bloqué le compteur à 200. Arrêté tel un criminel, il a été amené directement en prison, menottes aux poignets, où il a passé tout son mercredi. Pas très gai.
Cette virée m'a permis de prendre un peu de recul par rapport à ma course de Phoenix et d'apprécier encore davantage la satisfaction qu'elle m'a apportée. Satisfaction personnelle, bien sûr, mais aussi bonheur global dans la mesure où ce résultat me rassurait pleinement : la Tyrrell 018 était encore comptétitive et nous avons bien "digéré" l'arrivée des pneus Pirelli. On ne peut pourtant pas dire que cette arrivée fut préparée. Convoqué en toute dernière heure par Ken pour un ultime roulage à Silverstone il m'a dit " voilà, c'est la dernière fois que tu roules avec des Goodyear" Il y a toujours un risque à changer de pneus, qui plus est au moment d'aborder la première course. Même si je comprends très bien les deux partenaires. Ken, je pense, a voulu jouer une carte dont quelques équipes V8 ne disposent pas. Quand à Pirelli, ils ont voulu s'assurer les services d'une écurie capable de viser régulièrement les podiums grâce à un bon compromis preformances/fiabilité. Ce qui leur permettra peut-être de toucher leur vrai but : signer avec un top-team pour 91. A moins que celui-ci soit Tyrrell. Avec le moteur Honda nous ne serons plus seulement des animateurs mais bel et bien des vainqueurs potentiels... Nous n'en sommes pas encore là, malgré tout ce que ce GP des USA a pu faire dire et écrire. Le passage de Goodyear à Pirelli a bien amélioré le comportement de la Tyrrell 018 . Moins de sous-virage, meilleure attitude sur le revêtement bosselé, plus de motricité mais il faut encore travailler et peaufiner l'accord pneumatiques / suspension.
Les heures qui ont suivi l'arrivée de ce GP furent une véritable petite folie. Les journalistes m'ont assailli, anglais, italiens et bien sûr français. Ce fut une nouvelleépreuve, mon dos et mon cou me faisaient souffrir et j'avais les mains très abimées. Mais j'étais heureux de leur expliquer dans le détail ce qui s'était passé. Ils ne sont pas dans la voiture pour le savoir. Mes 34 tours en tête, la bagarre avec Ayrton Senna....oui, tout a été merveilleux. Pourtant, ce que je garderai avant tout en mémoire, c'est ce départ. N'étant pas en première ligne et me sachant encerclé de machines théoriquement plus dangereuses que la mienne, je n'ai pas voulu chausser les pneus les plus tendres qui m'auraient contraint à l'arrêt. J'ai donc choisi des gommes dures auxquelles nous avons accordé une attention particulière. Avec les Pirelli, s'ils ne sont pas à la température idéale d'entrée, ils réclament deux ou trois tours de "chauffage". Nous avons donc réglé les couvertures chauffante au maxi. Ce qui, ajoué au fait que j'étais sur une partie de la piste non poussiéreuse, me garantisait un bon départ. Je ne m'attendais pas à ce qu'il soit aussi bon. De Cesaris et Martini sont bien partis, Senna également mais c'est Berger que je surveillais. Il est effectivement parti en tête puis s'est mis tout juste devant mes roues en venant chercher le bitume propre. Il a alors assuré le freinage du premier virage... N'apercevant personne sur ma droite, j'ai plongé. La porte était grande ouverte. Oui, ce fut vraiment un sacré moment pour moi. De là, grâce à mes pneus à bonne température, j'ai pu rapidement me détacher. Pas suffisamment pour Senna. Dans son ensemble, le circuit de Phoenix ne désavantage pas trop les moteurs les moins puissants. Les lignes droites sont trop courtes et les virages trop serrés pour cela. Il n'empêche que j'aurais bien apprécié avoir son V 10 Honda dans le dos pour bénéficier de meilleures accélérations. Ce qui a néanmoins bien aidé Ayrton, ce sont les attardés. Pour moi, ils ne se rangeaient pas malgré les drapeaux bleus agités par les commissaires. On se gare pour une McLaren, une Ferrari ou une Williams, mais pas pour une Tyrrell. Au contraire, ils devaient penser que j'allais profiter de l'approche de Senna pour leur chiper une place. Contrairement à Senna, qui passait très facilement, j'ai eu pas mal de difficultés de ce côté-là. Notamment en étant obligé de sortir de la trajectoire propre. Mais ce n'est pas grave. La victoire à la régulière n'était pas à notre programme. Elle ne le sera pas non plus à Sao Paulo où notre moteur szera obligatoirement largué par les 10 et 12 cylindres. Ken Tyrrell m'a également dit que les Pirellide l'année dernière n'aimaient pas spécialement les grandes courbes en appui. Nous pourrons donc juger leur progrès. Après, ce sera le retour en Europe. Entretemps nous aurons couvert une seamine d'essais privés à Imola, avec la nouvelle Tyrrell 019 et une meilleure adaptation des Pirelli. On va "tomber" un énorme boulot qui devrait nous rendre encore plus compétitifs. Il ne nous manquera qu'une petite centaine de chevaux pour espérer gagner sur tous les circuits autre que Monaco, Budapest, Jerez, etc...
Dimanche soir, à Phoenix, après avoir dîné avec des copains d'Avignon, j'ai évidemment téléphoné à mes parents. " Tu es fou , m'a dit ma mère. Tu nous as fait pleurer " Elle avait du mal à réaliser. Moi aussi j'y suis allé de quelques larmes après avoir franchi la ligne d'arrivée.... Nous devions penser à la même chose.
Aux sacrifices consentis, et risqués, à l'admiration sans borne que je portais à tous ceux que je côtoie aujourd'hui.
Jean Alesi.